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Focus sur :   

Lumière sur

ville et place forte de Montdauphin

I. HISTORIQUE

Ville forte créée ex nihilo à partir de 1693 sur ordre de Louis XIV et sur un projet personnel de Vauban, à partir d'un site vierge.

La forteresse tire son origine des circonstances suivantes : après la rupture de la trêve de Ratisbonne, puis la grande alliance de Vienne (12 mai 1689), la France est engagée dans la guerre de la ligue d'Augsbourg et doit faire face, sur ses frontières terrestres et maritimes, à une imposante coalition.

En ce qui concerne la frontière des Alpes - au tracé d'ailleurs sensiblement différent de l'actuel - notre organisation défensive était entièrement désuète. A part Grenoble et fort Barraux, sur le versant occidental, Exilles, Pignerol et Fenestrelle sur le versant piémontais, les débouchés des cols n'étaient contrôlés que par quelques petites places médiévales (Briançon, Château-Queyras, Guillestre, Seyne, Colmars, Embrun et Entrevaux) incapables de soutenir une attaque de quelque importance.

Depuis des décennies, nos rapports avec le duc de Savoie étaient bons, et Louis XIV en était venu à réduire le duc Victor Amédée II en une situation de vassalité. Le maréchal de Catinat commandait, en 1690, une petite armée menant, en territoire piémontais, une dure campagne contre les « Barbets », ou « Vaudois », sujets protestants du duc de Savoie et religionnaires chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes.

Poussé autant par l'intérêt que par une situation humiliante, le duc changea de camp et, le 4 juin 1690, adhéra à la coalition de nos ennemis, créant une menace sur une frontière qu'une longue période de paix avait laissée en état de faiblesse. Devant cette nouvelle situation, Louvois fit exécuter, par précaution, quelques travaux de première urgence à Seyne et Colmars confiés à l'ingénieur Niquet, directeur des fortifications de Provence, et à Briançon, où une enceinte nouvelle fut mise en chantier sous la direction d'Hüe de Langrune. Mais il était trop tard et la mort subite de Louvois, le 16 juillet 1691, vint priver nos armées d'un organisateur irremplaçable.

Après quelques opérations préliminaires, c'est en 1692 que Victor Amédée tenta une offensive de grand style: ayant réuni des forces importantes (45 000 hommes) – dont un contingent de protestants émigrés - il franchit le col de Larche le 26 juillet puis, par l'Ubayette et la Haute-Ubaye, pénétra en France par le col de Vars et se heurta à la petite place de Guillestre qui ne put résister que trois jours. Ce faible obstacle surmonté, les coalisés atteignirent la Durance, assiégèrent et prirent Embrun après une vigoureuse résistance et dévastèrent toute la contrée.

Compte tenu de la faiblesse de ses forces (27 escadrons et 77 bataillons), Catinat ne put qu'observer et contenir l'invasion en couvrant Grenoble et Briançon. De leur côté, nos adversaires, affaiblis par la maladie et la désertion, peu soucieux en outre d'être coupés du Piémont par la neige, se retirèrent le 21 septembre.

Première intervention de Vauban

Bien que brève, l'alerte avait été chaude, révélant la faiblesse de l'organisation défensive du sud-est. Pour y remédier, Louis XIV ordonna à Vauban, alors lieutenant-général et commissaire général des fortifications, de se rendre sur place.

Le grand ingénieur venait de prendre Namur et procédait à la remise en état de la place. Au reçu de l'ordre du roi, il remit le service à l'ingénieur Cladech, partit le Ier septembre pour le Dauphiné et arriva le 22 à Grenoble.

Lors des trois derniers mois de 1692, par des chemins dont on n'a plus, aujourd'hui, la moindre idée de la difficulté, il s'astreignit à visiter pratiquement toutes les places de la contrée, en rédiger les projets, aussitôt expédiés à Le Peletier de Souzy, avant de descendre sur la Provence avant d'être coupé par la neige. De là, il remonta sur Lyon (17 avril 1693) puis Versailles, où il arriva le 26 avril.

La grande affaire de cette tournée visait, bien entendu, à verrouiller le débouché du col de Vars pour éviter le retour de l'invasion de l'été. Après s'être concerté avec Catinat, Vauban, rejetant le site de Guillestre, fit le choix, à proximité, d'un plateau bordé sur trois côtés de falaises escarpées dominant à la fois le Guil et la Durance pour y implanter une place forte à construire de toutes pièces.

Son projet, daté du 25 septembre 1692 (1), prévoit de barrer le seul côté accessible du plateau, face au village d'Eygliers, à l'est, par deux fronts bastionnés réguliers. Ceux-ci constituent, en fait, un «couronné» sensiblement implanté à la crête militaire de la partie sommitale du plateau, sur 460 m de développement, et s'appuyant à droite et à gauche sur les falaises tombant de 120 m sur les gorges du Guil et la plaine de la Durance. Sur le reste du pourtour, l'enceinte, protégée par les à pics, pouvait se limiter à une simple muraille sauf au sud-ouest (front d'Embrun) où des bastionnets semblaient nécessaires, ainsi qu'un ouvrage à cornes ceinturant un replat.

A l'intérieur était prévue la création d'une agglomération, ordonnée selon le plan orthogonal pratiqué dans les villes neuves précédemment construites, avec casernes, pavillons d'officiers, citernes, arsenal, poudrières, église mixte, maisons bourgeoises groupées en îlot etc. etc.

Le tout était estimé à 772 000 livres - ce qui est peu - et Vauban proposa de baptiser la place « Mont Dauphin », en hommage à la fois au fils de Louis XIV et à la province dont il portait le nom.

Alors que les fonds relatifs aux autres projets de cette inspection - du moins ceux retenus par la cour - furent mis partiellement en place avant la fin de 1692, Vauban, ne voyant rien venir relance le directeur général par lettre du 23 janvier 1693 : on peut supposer logiquement que, dans ce cas, s'agissant d'un projet exceptionnellement important, Louis XIV se soit donné un délai de réflexion. De fait, les crédits furent accordés le 4 mars 1693, et les travaux purent commencer dès le mois de mai par le creusement des fossés du front d'Eygliers, par les troupes installées dans un campement à proximité du site.

Premiers travaux, premières déconvenues : Vauban escomptait trouver du roc tendre permettant de différer le revêtement des murailles : ce n'est pas le cas. De plus, les pierres trouvées sur place sont des galets ronds qui, évidemment, s'assemblent mal : des effondrements se produisent. Catinat, pressé de voir la place en état de défense pour parer à un éventuel retour de Victor Amédée, intervient dans les travaux et en rend compte à Le Peletier.

En 1697, le traité de Ryswick ramenait la paix pour quelques années seulement. La situation stratégique de la place avait cru en importance en raison de la cession au duc de Savoie de Pignerol et de Casai démantelées et l'évacuation de la région de Barcelonnette et du fameux camp de Tournoux.

A ce stade, pour se résumer, on note que :

- le choix du site, arrêté avec Catinat, est excellent

- pour l'occuper, Vauban a choisi la solution de la ville-forteresse, à la fois civile et militaire, comme sept autres avaient déjà été créées par Louis XIV (Phalsbourg, Longwy, Sarrelouis, Montlouis, Fort Louis, Uningue et Montroyal) mais, Montlouis mis à part, dans des régions de plaine et de peuplement plus facile. Vauban ne semble pas avoir envisagé la solution de la forteresse exclusivement militaire (comme on le fera en 1724, à Briançon, avec le fort des Têtes), sans doute pour donner à la garnison un environnement humain ouvert et la renforcer de milices bourgeoises.

Or, s'il est relativement facile de créer, d'autorité, un site militaire, la création et le développement d'une agglomération civile sont beaucoup plus aléatoires, car liés à des considérations économiques, climatiques etc. Celles-ci n'étant pas réunies, et les incitations ayant, semble-t-il, manqué pour toutes sortes de raisons, on s'explique plus facilement le paradoxe actuel de Montdauphin : une enceinte grandiose enfermant un simple hameau, amorce d'un bourg mort-né.

Pour la fortification du front principal, sur un terrain régulier et non dominé, c'est tout naturellement que Vauban choisit sa « première manière». Or, cinq ans auparavant, il avait inventé et appliqué sa« seconde manière », à bastions détachés et tours à canon, à Belfort et à Landau. On voit donc que contrairement à des idées volontiers répandues, les « manières» successives de Vauban ne constituent pas une évolution chronologique irréversible de sa pensée, mais bien l'ouverture d'une gamme de procédés variés, dont il se réserve le choix, pour s'adapter à chaque cas particulier.

Deuxième intervention de Vauban (1700)

La paix revenue, c'est plus à loisir que Vauban entreprend, en 1700, sa seconde tournée d'inspection des places de la frontière des Alpes. Pour Montdauphin, il rédige une « addition » de 57 articles à son projet de 1692, datée du 9 septembre 1700, assortie d'une lettre d'envoi, datée d'Embrun le 25 septembre.

Dans ce document, il relève les malfaçons des travaux mais aussi les points satisfaisants, et donne des directives détaillées pour les éléments restant à faire. Comme éléments nouveaux il donne un nouveau tracé de la portion d'enceinte couronnant les à pics mais, surtout, propose la création, sur le plateau de Guillestre, de l'autre côté des gorges du Guil, d'un ouvrage à cornes destiné à occuper une position facilement accessible, de niveau avec la place, et d'où l'on aurait pu canonner à bonne portée le front sud-est et prendre d'enfilade la droite du front d'Eygliers. Compte tenu de l'extrême difficulté de franchir la gorge du Guil pour assurer les communications avec cet ouvrage, qui lui-même constituait un supplément à un corps de place encore loin d'être achevé, aucune suite ne sera donnée à ce point du projet, malgré son bien-fondé.

En ce qui concerne le front d'Eygliers, Vauban projetait de le doter de deux redoutes détachées : la conception de cette ligne de défense avancée constituera un des casse-têtes des ingénieurs tout au long du XVIIIe siècle, et même au-delà.

Ce nouveau projet était estimé à 1.705.284 livres 5 sols et 7 deniers (dont 301.603 livres et 6 sols pour la seule « corne » de Guillestre) soit plus du double de l'estimation de 1692 (2).

A ce stade, au début du XVIIIe siècle, on est déjà engagé dans la période sombre de la fin du règne, et les crédits commencent à manquer, freinant partout l'exécution des programmes.

En faisant le point à la fin du court intermède qui s'ouvrit à la paix de Ryswick, ou, peu après, à la mort de Vauban (1707), on constate que:

- le front d'Eygliers est achevé - sauf les tenailles, simplement ébauchées et qui ne dépasseront pas ce stade (mais il ne s'agissait que d'un accessoire dans le schéma du système bastionné)

- les deux casernes « neuves» (Binot) et « vieilles» (Campana), une aile de l'arsenal, la poudrière, un pavillon d'officier, la porte de Briançon sont construits

- quelques maisons bourgeoises sont bâties le long de la première rue tracée, conformément au schéma directeur de la ville, dans l'axe de la porte de Briançon, et sa perpendiculaire

- le chœur de l'église est construit et voûté, ainsi que la base du clocher. Les murs du transept sont élevés, mais non voûtés, ainsi que la première travée de la nef : l'édifice ne dépassera pas ce stade jusqu'à la démolition partielle de 1879

- le front d'Embrun est fermé en 1717, la muraille des fronts nord-ouest et sud-est est partiellement exécutée, ou en cours, mais non terrassée. Le reste de l'enceinte, les ouvrages avancés et, bien sûr, l'essentiel de l'agglomération restent à faire. Toutefois, l'ingénieur Tardif a fait réaliser, à partir de 1706, un avant chemin couvert devant le front d'Eygliers.

La guerre de succession d'Espagne (1702) confirma l'importance stratégique de la place - même loin d'être achevée - surtout à partir de 1703, lorsque Victor Amédée II jusque-là notre allié eut opéré une nouvelle volte-face et rejoint la coalition de nos adversaires. Les premières campagnes nous furent favorables et se déroulèrent surtout en Piémont. Mais, après le désastre de Turin (1706) nous fûmes refoulés sur nos frontières et contraints à la défensive. En 1708, Villars, remplaçant Tessé, fut pris de court, perdit Exilles et Fenestrelle ; Briançon fut même menacée.

En 1709, le maréchal de Berwick reçut alors le commandement du théâtre d'opérations du sud-est et, se souvenant des leçons de Catinat et de l'alerte de 1692, fit occuper la région de Barcelonnette, réactiver le camp de Tournoux, et fortifier ses avancées avec une série de redoutes : la pénétrante col de Larche-col de Vars était contrôlée bien avant Guillestre, et une tentative de Daun Guillet 1710) bloquée au col de Vars et refoulée : Montdauphin ne fut pas inquiétée.

En 1713, le traité d'Utrecht ramenait la frontière franco-piémontaise à la ligne de partage des eaux : la cession à la France de la Haute Ubaye confortait la position de Montdauphin ; mais il faudra attendre la construction de la forteresse de Tournoux (1840-1860) pour voir notre organisation défensive se renforcer de manière substantielle dans ce secteur.

Le lent achèvement de la place (1713-1792)

Le retour de la paix devait permettre à la France épuisée de refaire son économie et sa population. En 1724 démarrent les grands chantiers destinés à mettre Briançon à la hauteur de sa nouvelle situation de place de première ligne et de clef de voûte de la défense des Alpes. En 1728-31 Montdauphin voit construire la grande citerne X, ouvrage vital pour la place qui, alimentée par une conduite venant des sources d'Eygliers, pouvait être coupée dès la première minute de l'investissement.

Simultanément, sous l'égide des ingénieurs de Larerye et Legier du Plan, s'édifie la lunette 64 (1728-31) sur la capitale du bastion 2 (royal), principal ouvrage de la ligne de défense avancée envisagée par Vauban en 1700.

Dès cette époque, et dans le cadre de la procédure normale des travaux de fortification, Montdauphin sera l'objet de projets de travaux plus ambitieux les uns que les autres visant tous à accroître la valeur défensive de la place.

Il serait d'autant plus fastidieux de les examiner en détail qu'il n'en est à peu près rien résulté. On évoquera néanmoins ceux de Larerye (1724 et 1728 : contregardes devant les bastions et demi-lunes du front d'Eygliers - lunette 64, seule réalisée), des célèbres Bourcet (1741), d'Heuriance (1747,48 et 49, influencés par la guerre de succession d'Autriche et l'affaire de l'Assiette), Milet de Monville et Milet de Mureau (1749), à nouveau Bourcet (1751) dont devait résulter la fermeture définitive du front d'Embrun.

C'est entre 1751 et 1757 que fut construite la seconde aile de l'arsenal (la seule qui subsiste aujourd'hui) qu'on dut renforcer peu après de contreforts pour équilibrer la poussée des voûtes de l'édifice.

On commença l'escarpe du front bastionné d'Embrun (prolongé, au sud-est, par un redan décroché) vers 1760 puis, vers 1770, les casemates (future caserne Rochambeau) adossées à l'intérieur, qui furent achevées en 1782. A ce moment, on s'aperçut que la poussée cumulée des voûtes des deux corps de bâtiment adossés au revers du rentrant gauche du bastion de gauche provoquait une menace de renversement de l'édifice. L'ingénieur Fremond eut alors l'idée, en 1782, d'équilibrer l'effort en soutenant le saillant du bâtiment par un grand arc boutant portant un escalier donnant accès à la terrasse supérieure: le projet fut doté (43.650 livres) et exécuté en 1783-84 donnant naissance à un des ouvrages les plus remarquables de la place. En 1781, on commence la batterie du Balai, achevée vers 1830 seulement. De 1784 à 86, on construisit la courtine du même front et le passage coudé de la poterne, future porte d'Embrun. Simultanément, on édifia un hôpital (détruit un peu avant 1940) à proximité de la grande place d'armes prévue au plan initial.

A la veille de la Révolution - soit à peu près un siècle après la fondation - la place est achevée pour l'essentiel : elle est fermée, dotée du minimum d'édifices indispensables (un pavillon d'officiers sur les deux prévus, une poudrière à l'épreuve pour 84 tonnes de poudre, un arsenal spacieux, une vaste citerne protégée, douze corps de casernes en deux grands bâtiments non à l'épreuve et huit casematés, plus une manutention de siège). Mais le projet n'a pas atteint sa complète exécution: il manque un pavillon d'officiers et les pavillons de l'état-major de la place; l'église est inachevée. Surtout l'agglomération, limitée à quatre ou cinq « cantons» du plan d'urbanisme : une population d'environ trois cents âmes au maximum vit essentiellement de la présence de la garnison.

Les travaux de complément (1792-1860)

L'année 1791 s'ouvre d'une part dans le cadre de la réorganisation du service des fortifications, elle-même partie de la reconstruction de l'état mise en œuvre par la Révolution et, d'autre part, dans la perspective de l'ouverture d'une guerre qui ne manquera pas de concerner la frontière du sud-est, dont Montdauphin.

La place fut visitée rapidement, cette même année, par les généraux Rostaing et d'Arçon, lors de la grande inspection de la frontière du sud-est, qui leur avait été confiée.

Comme suite à son passage, d'Arçon - officier du génie - proposa, dans un mémoire du 25 septembre 1791, de transformer la lunette 64 selon un schéma-type dont il était l'inventeur et qu'il avait tendance à généraliser dans toutes les places inspectées, et qu'on a dénommé la « lunette d'Arçon» ou « à la d'Arçon ».

Le système consistait à doter la lunette :

- d'une tour-réduit crénelée à cheval sur le front de gorge et défilée aux vues de l'avant

- d'une traverse casematée médiane, pour abriter la garnison

- d'une casemate « à feux de revers» (en fait, coffre double de contrescarpe, dont c'était la première apparition en fortification) en tête du fossé le tout, relié par une communication souterraine de 180 m de long au fossé du corps de place, visait à doter cet ouvrage avancé d'une meilleure capacité de défense en la rendant moins dépendante des feux d'appui de l'enceinte de la ville : c'était une première approche du concept de fort détaché.

Malgré l'opposition du directeur des fortifications, Vallier-Lapeyrouse, le projet, estimé à 195.000 livres, fut retenu, mais ne fut achevé qu'en 1803, complété par un système d'amorces de contremines en 1822, tandis que l'ancienne double caponnière à ciel ouvert, communication de surface entre le chemin couvert et la lunette, ne fut rasée qu'en 1845 environ.

Les guerres de la Révolution, puis de l'Empire, reportèrent l'attention bien au-delà des frontières de 1792 et, du même coup, une mise en sommeil de la place, utilisée essentiellement comme dépôt et camp de prisonniers. A la chute de l'Empire, la place eut à affronter une menace de blocus sans conséquences notables. La longue période de paix courant de 1815 à 1870 vit s'exécuter quelques travaux de complément, tels les contregardes 44, couvrant le bastion 1, 63, sur la capitale de la demi-lune 42 et les ouvrages 65-103-104, sorte de grosse contregarde couvrant l'aile gauche du front d'Eygliers : c'était, en fait, la réalisation, à échéance différée et sous des formes différentes, des ouvrages avancés prévus par Vauban en 1700, et plusieurs ingénieurs après lui.

C'est à la même époque que furent construits ou achevés les batteries du Balai et du Colifichet, envisagées depuis longtemps, le magasin à poudre S (1848), le batardeau crénelé 34, la poterne 36. La porte d'Embrun fut munie d'un haha et d'un pont-levis à la Poncelet entre 1839 et 1841, tandis que la demi-lune 41 qui la précédait, et restée inachevée depuis 1784, était abandonnée en l'état.

C'est également entre 1815 et 1830 que le capitaine Massillon, chef du génie de la place dont il avait sollicité de ne pas être muté, réalisa (1819-23) la couverture et la célèbre charpente à la Philibert Delorme, qui résolurent le problème de l'étanchéité des voûtes des casemates de la caserne Rochambeau. C'est le même officier qui, entre 1818 et 1826, réalisa la plantation occupant la moitié sud-ouest de l'emplacement réservé à l'agglomération et resté jusque-là à l'état de terrain vague.

La somme de tous ces travaux - modestes pris un par un - conduisit à considérer la place, en 1860, comme achevée, et « en état d'entretien».

Cette année 1860 est effectivement un tournant important :

- La forteresse de Tournoux, au sud de Montdauphin, s'achève : elle verrouille à la fois la pénétrante de l'Ubaye, par Barcelonnette, vers la Durance, qui s'ouvre à la circulation, et le grand couloir d'invasion col de Larche-col de Vars, dont l'interdiction du débouché avait motivé la création de Montdauphin : la place perdait une partie de sa nécessité.

- L'époque de l'artillerie lisse et du boulet métallique, en fonction desquels avaient été tracées les fortifications de Montdauphin, se termine. L'ère de l'artillerie rayée et du projectile explosif s'est ouverte en 1858, surclassant la fortification bastionnée : la mise à hauteur exigerait un remaniement complet et des travaux considérables (expériences du fort Liedot : 1863-64).

- Enfin, le rattachement à la France de Nice et de la Savoie a modifié les données stratégiques de la frontière du sud-est. Mais l'unité italienne nous créait le voisinage d'une grande puissance, qui pouvait devenir une menace sérieuse.

Les derniers remaniements et le déclin (1860-1940)

Il ne se passera rien de notable à Montdauphin entre 1860 et 1870. Dès 1872, on crée un « comité de défense » chargé de concevoir et de diriger la réorganisation générale des frontières, rendue obligatoire par la situation résultant du traité de Francfort d'une part, de la crise de l'artillerie rayée d'autre part. En juin 1873, le général du génie Seré de Rivières est nommé secrétaire du comité, dont il sera l'inspirateur, avant d'être, en plus, nommé directeur du génie au Ministère, le 1er février 1874. Cette situation valut au général d'être à la fois le concepteur du « système» auquel on a donné son nom, et le gestionnaire des crédits : cas, semble-t-il, unique dans notre histoire et dont Vauban n'avait pas eu la chance de bénéficier.

Le 20 mai 1874, Seré de Rivières présente au comité un « exposé du système défensif de la France» où, pour la frontière des Alpes, il souligne la nécessité d'améliorer Montdauphin, en raison de l'amélioration de la route passant le col de Larche, alors que la forteresse de Tournoux - pourtant achevée depuis huit ans à peine - a perdu l'essentiel de sa valeur face à la nouvelle artillerie rayée. Il prévoit un crédit de 500.000 F à cet effet.

(A noter que, dès l'origine, les membres du comité, qui connaissent leur histoire, ne se font aucune illusion sur la fidélité de l'Italie à l'égard de la France : l'organisation de la frontière des Alpes ne sera en rien négligée).

Aussi, vers 1878, on construit, à côté de l'église de Montdauphin, une batterie dite « de l'Escarpement », pour 10 pièces d'artillerie traversées de deux en deux, et orientées selon des directrices divergentes pour battre les hauteurs dangereuses et les abords du sud-ouest au sud-est de la place (ouvrage daté 1879).

Simultanément, une autre batterie, dite « batterie est» (85), est édifiée sur l'ouvrage 25 (front du Guil) pour battre le plateau de Guillestre: cette batterie surmonte deux abris-remises casematés, datés 1880.

Pour mettre à l'abri les réserves de munitions correspondant à ces batteries, on se résoudra à mettre la poudrière P au standard des magasins de siège de type défini par l'instruction du 22 août 1874.

Le bâtiment fut ceinturé de galeries voûtées avec cheminées d'éclairage et d'aération, puis recouvert d'un matelas de terre de 3 m d'épaisseur, le tout achevé en 1882 (date inscrite au-dessus de la porte) : il semble que ce soit le seul cas de poudrière à la Vauban transformée de la sorte.

Le magasin à poudre S fut conservé pour le service du temps de paix.

Dans le cadre de ces aménagements, les parapets des bastions du front d'Eygliers furent remaniés et les emplacements de pièces dotés de traverses et de parados en terre, ceci pour permettre à l'enceinte, non de soutenir un siège en règle comme antérieurement, mais d'être à même de résister à un coup de main appuyé par de l'artillerie légère, et d'assurer la protection des batteries évoquées ci-dessus.

Enfin, ultérieurement, d'autres épaulements d'artillerie moyenne furent construits en dehors du corps de place (au pied du glacis du bastion 2, en arrière de la lunette 64), et plus en avant même, pour prendre d'enfilade la vallée du Guil.

En ce qui concerne le reste de l'agglomération, c'est en 1879 que furent démolies les parties inachevées de la nef et du transept de l'église, et les matériaux employés paraît-il à la construction des abris-traverses de la batterie 84.

Un bâtiment d'écurie (J) fut construit en 1884 pour abriter les chevaux des attelages de l'artillerie dont un détachement occupait la caserne Binot. Un stand de tir fut construit derrière le bastion 1. Enfin c'est en 1887 que le général Boulanger, ministre de la Guerre, décida de donner aux casernes les noms de Binot et de Campana, dans le cadre d'une procédure générale appliquée sur toute la France.

La crise de l'obus torpille, à partir de 1885, n'entraîna aucun travail supplémentaire à Montdauphin, conservée en l'état comme place arrière. L'extension de la place de Tournoux, avec la construction (1879-94) de nouvelles batteries avancées (Cuguret, Roche-la-Croix, Vallon Claus etc.), la montée en puissance de l'armée des Alpes à partir de 1886, puis le report corrélatif de notre dispositif défensif plus en avant et plus haut (Viraysse, Les Fourches, Restefond) avaient sensiblement amélioré la sécurité de la frontière, à la mesure de la tension politique aigüe régnant avec l'Italie depuis 1881, et qui retombera avec les accords secrets de 1902.

La neutralité de l'Italie en 1914, puis son engagement à nos côtés en 1915, entraînèrent l'évacuation de la place et le transfert des troupes et du matériel sur le front au nord-est.

Utilisée comme centre d'hébergement pendant la grande guerre, la place l'est, après 1918, comme dépôt et centre mobilisateur. Entre 1930 et 1940, on démolit l'hôpital pour construire à la place un beau casernement, de style classique, pour abriter une unité de gardes mobiles. Lorsque après des années de tension avec le fascisme, l'Italie déclare la guerre à la France le 10 juin 1940, Montdauphin est incluse dans le secteur fortifié du Dauphiné. Le 20 juin 1940, une bombe lancée par un avion italien fait exploser un dépôt d'obus de 75 mm imprudemment constitué dans l'aile nord de l'arsenal : le bâtiment est détruit, et ce sera la seule épreuve du feu endurée par la forteresse en 250 ans d'histoire.

Après quelques velléités de réoccupation militaire entre 1945 et 1954, la place cessera d'être garnison. Seules la caserne Binot et la caserne des gardes mobiles ont été conservées comme centre de vacances par le service de l'action sociale des armées. Tout le reste a été repris par la commune ou le ministère de la Culture, au titre des Monuments Historiques. Mais sa promotion touristique semble donner des résultats assez moyens, dans l'état actuel des choses.

II. DESCRIPTION

1. Situation

Vue générale prise du sud-est.Vue générale prise du sud-est. Vue prise du sud.Vue prise du sud. Vue prise du sud-ouest sur le front d'Embrun.Vue prise du sud-ouest sur le front d'Embrun.

La place occupe le sommet d'un plateau allongé, orienté sud-sud-ouest-nord-nord-est et descendant de la crête de Crousas. Ce plateau est bordé, au nord-ouest, d'escarpements rocheux regardant la Durance, au sud-est, par la falaise des gorges du Guil et au sud-ouest par des pentes très raides, en partie escarpées ; au nord-est par contre, le terrain descend en pente douce d'une quarantaine de mètres jusqu'au village d'Eygliers puis remonte ensuite fortement pour atteindre, à 4 km de la place, l'altitude de 2454 m à la crête de Catinat.

Vue lointaine prise du nord-nord-est.Vue lointaine prise du nord-nord-est. Vue de situation prise du nord-ouest. A l'arrière-plan, à droite, la descente du col de Vars.Vue de situation prise du nord-ouest. A l'arrière-plan, à droite, la descente du col de Vars. Vue de situation prise au téléobjectif de l'ouest depuis la région de Réotier.Vue de situation prise au téléobjectif de l'ouest depuis la région de Réotier.

Cas typique d'éperon barré, le site domine de 140 m le Guil, venant du Queyras, et la Chagne, venant du col de Vars, qui confluent à son pied, avant de se jeter 1200 m à l'ouest dans la Durance descendant de Briançon.

Vue de situation prise au téléobjectif du sud-ouest, depuis la région de Barbein.Vue de situation prise au téléobjectif du sud-ouest, depuis la région de Barbein. Vue de situation de la place prise du sud.Vue de situation de la place prise du sud.

Sur un site déjà naturellement très protégé et avec un très bon commandement, la place est donc en mesure :

1. d'interdire le débouché du col de Vars dans la vallée de la Durance, mission prioritaire ayant motivé sa création à la suite des évènements de 1692

2. d'interdire la vallée de la Durance, et donc la descente sur Embrun, Gap et la Provence, à un adversaire ayant pris ou tourné Briançon

3. d'interdire le débouché de la Combe du Queyras, mais qui constituait à l'époque une voie d'invasion très secondaire et fort improbable, compte tenu de la nature des cols qui y donnent accès et du caractère très peu praticable du chemin qui l'emprunte, déjà surveillé, en amont, par le fort Queyras.

Vue de situation de la place prise du nord-est.Vue de situation de la place prise du nord-est. Vue aérienne prise du sud.Vue aérienne prise du sud.

Il convient de noter que si l'altitude du plateau confère au défenseur un bon commandement sur le terrain environnant et un gain de portée pour son artillerie, il résulte, par contre, de la verticalité des escarpements, d'importantes zones en angle mort au pied même du périmètre de défense, offrant à l'assaillant des facilités non négligeables, à l'abri des vues et des coups de la place.

Compte tenu de ces différents paramètres, on peut considérer que selon les procédés tactiques en usage à sa création et jusqu'en 1858 (période de l'artillerie lisse) la place était susceptible d'être attaquée :

1. au nord-nord-est par le plateau, de toute évidence, front d'attaque normal

2. dans une bien moindre mesure, mais à ne pas exclure, au sud-sud-ouest (front d'Embrun)

3. enfin, au sud-est (front du Guil) le plateau de Guillestre (ou de la Chalp) au même niveau que la place, offrait à l'assaillant d'excellentes positions de batterie permettant de prendre d'enfilade l'aile droite du front d'Eygliers et l'aile gauche du front d'Embrun, prendre à revers le front 2-3, lancer des bombes dans l'intérieur de la place, même si les gorges du Guil excluaient a priori toute progression ou tentative d'assaut.

C'est en fonction de cette analyse que, dès l'origine, et jusqu'au milieu du XIXe siècle, les ingénieurs puis les officiers du génie ont réalisé - ou tenté de réaliser – les organisations défensives de la place.

La forteresse est constituée :

1. D'une enceinte continue, de nature variable selon les fronts, dessinant un plan hexagonal à peu près régulier, de 250 à 300 m de côté entre saillants et 450 m de médiane environ, et se répartissant comme suit:

- au nord-nord-est et nord-est, le front d'Eygliers (deux côtés) barrant le plateau, et organisé en fortification régulière du type de plaine

- au sud-est (un côté), le front du Guil réduit à une haute escarpe tenaillée couronnant la falaise

- au sud-ouest (un côté), le front d'Embrun, resté inachevé, mais se rapprochant de la fortification régulière

- à l'ouest (deux côtés), le front de la Durance, simple muraille de hauteur variable couronnant les escarpements, parfois doublée, au pied, d'une sorte de fausse braie.

2. De quelques dehors, en particulier devant le front d'Eygliers, - front d'attaque - où on a cherché à constituer une première ligne de défense continue, selon des projets évolutifs et parfois contradictoires.

3. Surtour à l'intérieur de l'enceinte, d'un certain nombre de bâtiments militaires : casernes - casematées ou non -, magasins à poudre, arsenal, citernes, pavillons, hôpital etc.

4. Pour mémoire, une agglomération civile. A ce propos, il convient de souligner que ce sont les ingénieurs militaires qui en ont réglé le plan d'urbanisme (y compris les normes des maisons) directement lié à la géométrie des fortifications.

De même, si l'église n'est pas, à proprement parler, un édifice militaire, elle n'en est pas moins l'œuvre des ingénieurs militaires, et que son clocher était - comme on le trouve à Longwy, Briançon, Thionville, Belfort etc. - destiné à constituer un observatoire en cas de siège.

2. Notes rapides sur quelques ouvrages secondaires

Hôpital G (disparu) : en 1775, la lettre G désignait, sur l'atlas de la place, une batterie de fours à chaux établis pour les chantiers.

Un hôpital faisait partie normalement de l'équipement d'une place de guerre, celui de Montdauphin figure sur le projet de Vauban de 1700 et, en divers emplacements, sur les projets annuels ultérieurs. Ce n'est qu'en 1784 qu'on entreprit la construction de l'établissement, à l'angle de la rue Catinat et de la place occupée par la plantation.

C'était un édifice rectangulaire, à quatre corps de bâtiment autour d'une cour centrale, et prolongé, au sud-est, par une aile assez large (salle des fiévreux et salle des blessés).

L'établissement était à deux niveaux (rez-de-chaussée + 1) plus grenier général et caves partielles. A l'intérieur d'une vaste enceinte close d'un mur, une grande cour séparait les bâtiments de la place d'Armes, et un jardin attenant, séparé par un mur, s'étendait jusqu'à la rue Rouget de l'Isle.

L'ensemble a été démoli en 1939 pour faire place à une caserne, de style classique, pour un peloton de gardes mobiles. Ce dernier édifice, en excellent état, a été transformé en résidence de vacances de l'I.G.E.S.A., constituant son utilisation actuelle.

Une fontaine ornementale, provenant de l'hôpital, a été reconstruite dans le mur de la caserne G face à la place d'Armes.

Caserne G. Fontaine.Caserne G. Fontaine. Fontaine de la caserne G.Fontaine de la caserne G.

Ecurie J : en avant des précédents, et perpendiculaire à la caserne Binot, on trouve l'écurie J, bâtiment rectangulaire à simple rez-de-chaussée, surmonté d'un toit en bâtière, construit vers 1880 pour 60 chevaux, vraisemblablement les chevaux des attelages utilisés par le détachement d'artillerie à qui était affectée la caserne Binot. Ecurie J.Ecurie J.

Les grands côtés sont percés d'une porte et de onze fenêtres (peut-être à l'origine petites fenêtres hautes oblongues agrandies lors du changement d'utilisation du bâtiment) à linteau en arc segmentaire.

La télégraphie optique à Mondauphin : en plus du télégraphe électrique, la place a été raccordée, à titre de sécurité en cas d'investissement, au réseau de télégraphie optique de forteresse du sud-est, réseau développé après 1870.

Il n'a pas été possible d'identifier avec certitude, jusqu'ici, le poste de la place, peut-être situé, logiquement, dans le clocheton de l'horloge, au-dessus du pavillon D (porte de Briançon).

La place était en liaison à vue directe avec le poste de Penoux, sur la crête du même nom, à 1655 m d'altitude et 3600 m au sud-ouest de la place.

De là, par l'intermédiaire du poste de Râtière, la place se trouvait en liaison avec Briançon au nord, sans autre prolongement.

Au sud-sud-ouest, le poste de Penoux est en liaison directe avec le poste de la batterie du Colbas, pilier du réseau optique principal du sud-est, et par là avec Grenoble, Lyon, Toulon etc.

(Le petit bâtiment du poste de Penoux, réputé en ruines, n'a pas été reconnu).

On sait, par ailleurs, que la place était dotée d'un colombier militaire, installé dans les combles du pavillon D de la porte de Briançon.

L'alimentation en eau de la place

Point très important d'une place de guerre, l'alimentation en eau constitue toujours un cas particulier, lié aux conditions locales.

Hameau de la font d'Eygliers. Bâtiment des vannes de la source de Loubatière.Hameau de la font d'Eygliers. Bâtiment des vannes de la source de Loubatière. La font d'Eygliers. Bâtiment des vannes de la source de Loubatière. Vue intérieure.La font d'Eygliers. Bâtiment des vannes de la source de Loubatière. Vue intérieure. Bastion 2. Face de droite. Aqueduc d'entrée des eaux de Loubatière.Bastion 2. Face de droite. Aqueduc d'entrée des eaux de Loubatière.

A Montdauphin, le site étant totalement dépourvu de ressources en eau, le problème fut résolu par le captage de la source de la Combe de Loubatière, à plus de 2 km de la ville. Près de la Font d'Eygliers, un petit bâtiment, dit des Vannes, constitue la tête d'une conduite dont la nature et le tracé ont varié. Cette conduite franchissait le fossé du corps de place sur un aqueduc à deux arches en anse de panier, traversait la face droite du bastion n" 2 et par des dérivations alimentait :

- les deux citernes, V (365 m3) établie sous un ancien bureau du génie sans caractéristiques intéressantes, et X (cf infra) (1840 m3), dont la capacité totale représentait théoriquement la consommation de 441.000 hommes-jour, qu'il faut diminuer de la quantité d'eau nécessaire aux chevaux (35 l/jour) ou au bétail sur pied réquisitionné à titre de viande fraîche. Ces citernes demandaient près de deux mois pour se remplir. La citerne V a une conduite de vidange souterraine reliée à la poudrière P et, de là, à l'escarpement du front de Durance

- plusieurs fontaines, de style différent, dont celle du bastion 2, celle du carrefour central du village, celle de l'hôpital, celle de la caserne Rochambeau.

Fontaine près du bastion 2.Fontaine près du bastion 2. La rue Catinat vue en enfilade. Au premier plan, carrefour de la rue Colonel Cabrié et fontaine. Au fond, pavillon D (porte de Briançon).La rue Catinat vue en enfilade. Au premier plan, carrefour de la rue Colonel Cabrié et fontaine. Au fond, pavillon D (porte de Briançon).

On notera que l'on avait également capté, beaucoup plus près de la ville, la source du Champ Chignon qu'une conduite spéciale permettait d'alimenter la citerne X, mais dont le débit était très faible et qui fut abandonnée. Par ailleurs, le creusement de puits de grande profondeur a été envisagé au XVIIIe siècle. Baisse des ressources ou augmentation des besoins, malgré la diminution de la population, en 1950 - année de sècheresse - la ville eut son alimentation complètement tarie. On dut créer alors un nouveau système d'alimentation, dont la conduite entre dans la ville en dessous du pont de la porte de Briançon.

Citerne X et magasin b

Devant la caserne Binot, on trouve la citerne X construite de 1729 à 1731. C'est un bâtiment enterré, à l'épreuve de la bombe, d'une capacité de 1840 m3 (en 1914, on estimait à 5 1 la quantité d'eau nécessaire par jour et par homme). Cette citerne est alimentée par une dérivation de la conduite extérieure venant de la source de Loubatière.

La structure rectangulaire dépasse légèrement du sol (pour éviter la pollution par infiltration des eaux de surface). On voit en dépasser, au centre, un poste de puisage à margelle polygonale en pierres de taille de gros appareil, dont l'orifice est fermé par une trappe à bascule et surmonté d'un arc tripode en fer forgé destiné à supporter la poulie.

Citerne X. A gauche, bâtiment de la pompe. A droite, magasin. Derrière, la caserne Binot.Citerne X. A gauche, bâtiment de la pompe. A droite, magasin. Derrière, la caserne Binot. Citerne X. Poste de puisage. Derrière, à gauche, bâtiment de la pompe.Citerne X. Poste de puisage. Derrière, à gauche, bâtiment de la pompe.

En outre, à l'angle nord, on trouve un petit édifice carré, couvert d'un toit à quatre pans en ardoises, qui abritait dans une niche en plein-cintre, une pompe. Lors de la suppression de l'occupation militaire de la place, la pompe a été récupérée par l'arrondissement des travaux du génie de Briançon (magasin X, à Briançon) où elle était encore visible, en bon état, en 1987.

Enfin, le petit côté sud-ouest est surmonté d'un bâtiment rectangulaire, à usage de magasin, à un seul niveau, précédé d'une rampe charretière encadrée de deux murs formant garde-fou.

Entre le bâtiment de la pompe et ce magasin, la terrasse est bordée d'un long abreuvoir en béton armé, à dosseret, avec borne-fontaine centrale.

III. CONCLUSION

Malgré l'échec de son peuplement et, de ce fait, l'inachèvement de l'urbanisme, Montdauphin constitue un des témoins les plus représentatifs de la fortification classique.

Le front d'Eygliers, en parfait état, est peut-être le plus parfait et le mieux conservé des réalisations du premier système de Vauban, avec une gamme étendue des divers éléments constitutifs (sauf les tenailles). C'est un véritable front d'école.

La lunette d'Arçon est le mieux conservé des huit ouvrages de ce type réalisés.

Les bâtiments militaires qui y sont associés (corps de garde, porte, pavillon d'officier, casernes, arsenal) représentent fidèlement, et en très bon état, les plans-types dont ils sont l'application.

Hors de la représentativité des plans-types, la caserne Rochambeau représente le plus gros ensemble de casemates réalisé en France avant la Révolution et encore existant, avec une qualité de construction tout à fait remarquable. Complétée par le célèbre arcboutant du capitaine Fremond, la charpente à la Philibert Delorme de Massillon, et la fontaine de la cour, elle constitue un ensemble architectural d'un intérêt national et même plus.

Le magasin à poudre P - très représentatif intérieurement des nombreux bâtiments de ce type construit entre 1667 et 1815 - est semble-t-il le seul magasin authentiquement de Vauban à avoir été mis aux normes de protection contre l'artillerie rayée après 1874.

Quant au magasin S, c'est un bon exemple représentatif parmi d'autres (fort des Salettes, Bas fort des Têtes, à Briançon) de la deuxième « génération» de ce type d'ouvrages, intermédiaire entre ceux de Vauban et ceux de 1874.

On trouve, enfin, dans la place, trois exemples des types de ponts-levis d'usage courant à l'époque de leur établissement: un pont-levis à flèches restauré au pied de l'ouvrage 65, un pont à bascule en dessous, rénové entre 1870 et 1914 mais en mauvais état, à la porte de Briançon (et sa réplique mais hors d'usage, au corps de garde 73) et un pont à la Poncelet, à la porte d'Embrun, à restaurer.

L'inachèvement, puis la démolition en 1879 des éléments inachevés de l'église, a privé la ville de l'essentiel d'un monument qui promettait d'être très beau, et aurait complété le capital monumental de la petite cité.

Enfin, même restée à l'état embryonnaire, l'agglomération civile offre un exemple du schéma d'urbanisme commun aux 9 villes neuves créées par Louis XIV et dont Montdauphin est, chronologiquement, l'avant-dernière. L'agglomération présente un certain nombre de maisons et d'échoppes conformes aux modèles vraisemblablement imposés par l'usage de l'époque et, sans doute, par les ingénieurs militaires.

Ces éléments mis en lumière, il reste à en voir la mise en valeur, condition sine qua non de la conservation. Le contexte économique ne permet pas d'envisager un développement de l'agglomération à l'intérieur de l'enceinte, et le nombre d'habitants permanents reste limité très en dessous de la centaine, sans industrie ni commerce, et il est hors de question de faire supporter à la commune la charge de l'entretien de ce patrimoine.

Les grands projets des années 80 ont, semble-t-il, fait long feu. La fonction de centre de loisirs, matérialisée par l'utilisation, par l'I.G.E.SA., de la caserne Binot, de la caserne G de la garde mobile et leurs annexes, reste une activité périodique, estivale, toujours sous la menace de la réduction constante du potentiel de la Défense.

L'exploitation touristique reste elle aussi, saisonnière, et, faute de moyens, relativement artisanale et le chiffre des visites modeste. Dans l'état actuel :

- le pavillon des officiers et le pavillon D de la porte de Briançon attendent toujours la rénovation intérieure ou son achèvement, faute d'utilisation rentable pouvant la justifier

- la caserne Rochambeau, et ses nombreux locaux, cherchent toujours une utilisation.

Des projets ont été élaborés, mais supposeraient des altérations internes inadmissibles : l'ensemble est protégé, le gros-œuvre en bon état, le couvert assuré, mais reste un corps mort et simplement une station du circuit de visite.

Enfin si l'état général est très bon, la vigilance reste nécessaire : des arbustes commencent à rejeter un peu partout, et les laisser croître tant soit peu altèrerait le spectacle de l'imposante géométrie de la fortification et mettrait en danger, à terme, le bon état des maçonneries.

Problème complexe, donc, dont la clef est essentiellement économique et dont la solution ne peut s'imposer de manière autoritaire.

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